LE ROUQUIN Témoignage de Fernand Legrand

TEMOIGNAGEDe l’or dans les cheveux

Non, quand je suis né, on n’a pas tiré vingt et un coups de canon ; je n’avais pas de sang bleu dans les veines, mais j’avais de l’or dans les cheveux. C’est pourquoi on m’appelait parfois le Rouquin. Mes parents étaient de petits commerçants dans une ville de province. Dès avant ma naissance, une cliente de mon père lui avait dit: « Monsieur, j’espère que votre enfant sera baptisé. S’il ne l’était pas, vous ne me compteriez plus au nombre de vos clients ». Mon père, qui n’avait de conviction profonde que celle de ses gros sous, s’empressa donc de me faire baptiser pour ne pas perdre une cliente, cliente que, soit dit en passant, il a perdue quand même. C’est de cette façon que le Rouquin que j’étais a débuté dans la vie. C’est pour une raison commerciale que j’ai été baptisé et que je suis entré pour la première fois à l’église. Comme départ, ce n’était peut-être pas ce qu’il y avait de mieux. Mais je ne m’en suis pas moins bien porté, et, en grandissant, je ne suis devenu ni meilleur ni plus mauvais que mes petits camarades. Je ne me distinguais en rien des autres enfants si ce n’est par ma tignasse flamboyante et touffue qui me valait d’occasionnels quolibets. Je souffrais quand même un peu de ne pas avoir des cheveux comme tout le monde. Mais comme tout le monde, j’ai suivi le catéchisme, d’ailleurs sans grande conviction, et ce fut pour moi une aubaine d’apprendre qu’il était possible de se faire dispenser du cours de religion. Une demi-heure de cours en moins tous les jours, c’était là une occasion à ne pas manquer et je ne l’ai pas manquée. Cette demi-heure me plut tellement que j’ai fait de la propagande et gagné plusieurs autres enfants à l’idée de ne plus suivre le cours de religion. J’ai même été jusqu’à écrire à l’instituteur pour obtenir la dispense de l’un ou de l’autre élève à l’insu de leurs parents.

Entre-temps, ma mère avait été mise en contact avec un petit groupe de gens du village voisin qui se réunissaient pour lire la Bible. On les appelait des protestants. Fi, le vilain nom! Et me voilà, moi, le petit Rouquin, entraîné, par une mère qui ne transigeait pas avec la discipline, à fréquenter les assemblées de ces gens qui osaient se singulariser et dont la vie était tellement austère et la morale tellement rigide (Tite 2.11-12). C’est là que j’ai fait connaissance avec un livre qui s’appelait la Bible, que je me gardais bien de lire, d’ailleurs! J’y ai appris aussi quelques airs de cantiques où chaque syllabe semblait si lourde qu’on la soulevait avec des « han » de débardeur… , on y entendait de longs et ennuyeux sermons. Ah! que la grande aiguille de l’horloge avançait lentement sur le cadran pour l’enfant qui n’écoutait pas! Les rouages devaient manquer d’huile, pour sûr!
L’amen final était, de tous les autres, celui que j’accueillais avec le plus de ferveur, une ferveur qui tenait plus du soulagement que de la piété. C’était le seul que je prononçais de tout mon cœur. Mais comme ces gens-là entendaient mettre leur croyance en pratique, j’eus tôt fait de les prendre en grippe et de haïr le chemin qui conduisait à leurs réunions. Je préférais de loin la religion facile de mes petits copains qu’on envoyait à la messe une heure le dimanche et qui étaient ensuite libres d’aller et d’agir à leur guise. De ce côté-là au moins il n’y avait pas de restrictions, ou si peu…
Aussi, le dimanche, quand l’heure arrivait d’être traîné au culte, de mystérieuses coliques—dont ma mère n’était pas dupe—me sillonnaient le ventre. Pendant quelques instants, je prétextais un mal imaginaire, dans le secret espoir de rester avec mon père qui, lui, ne s’intéressait qu’à ses sports.

C’est ainsi que je suis devenu un révolté et un farouche anti-protestant, bien que, dans le tréfonds de mon cœur je sois obligé de reconnaître la qualité de vie de ces gens-là. Et si je les haïssais, c’était précisément à cause de la qualité de leur vie.
L’obscurité qui était en moi ne pouvait pas supporter cette lumière (Jean 3.19).

Inquiétudes

Malgré mon jeune âge, j’avais déjà fait quelques expériences, et j’allais encore en faire d’autres.
J’avais pris la religion en aversion à cause de ses exigences mais je ne pouvais m’empêcher d’y réfléchir quelquefois, et cela bien malgré moi.

Un jour, j’ai entendu une dame dire à ma mère qu’un garçon de douze ans, le même âge que moi, s’était plaint de douleurs dans le ventre et que, malgré une intervention rapide des médecins, il était mort trois jours après. Comme j’avais mauvaise conscience, à partir de ce moment-là je me suis mis à trembler chaque fois qu’une petite colique venait me tordre les entrailles. Le spectre de la mort commençait à se lever dans ma vie et à prendre des formes angoissantes.

Une autre fois, ma mère m’a raconté l’histoire du mauvais roi Hérode qui, frappé par Dieu pour sa méchanceté, était mort rongé par les vers. Cette phrase s’incrusta dans ma pensée et n’en sortit plus jamais. Il n’en aurait pas été ainsi si j’avais eu bonne conscience devant Dieu, mais je n’avais pas fait la paix avec Lui et mon cœur restait agité.

Dans les années qui suivirent, au milieu de mes joies profanes, dans mon impiété et mes plaisirs mondains, une phrase me revenait sans cesse à l’esprit, me mettait mal à l’aise si ce n’est à la torture: « Hérode mourut rongé par les vers » (Actes 12.23). Et déjà les vers du remords commençaient à me ronger, me donnant un avant-goût salutaire de ce que pouvaient être les vers rongeurs de la géhenne.

A ce stade, des périodes d’angoisse alternaient avec des périodes d’insouciance propres à mon âge. Tout doucement, le sentiment de l’Eternité s’approchait de moi.
A l’école primaire, je m’étais lié d’amitié —une amitié qui dure encore aujourd’hui—avec un garçon un peu rondouillard. Et comme j’étais très longiligne, notre paire de nouveaux amis fut parfois surnommée: « Fil de Fer et Boule de Gomme ».

A nous deux nous représentions une scène de la Bible: les vaches maigres et les grasses.

A cette époque, comme aussi dans les années qui suivirent, une chose m’intriguait très fort, c’était de savoir comment ma mère et les gens qu’elle fréquentait parvenaient à se priver de tous les plaisirs que le monde offrait. Ils ne donnaient pas du tout l’impression d’en souffrir, au contraire. Mais d’où tiraient-ils la force d’envisager la vie et la mort avec une telle sérénité ? Quel était le secret de leur joie ? Moi, j’étais absolument incapable d’envisager la vie sans les attraits du monde; son clinquant, ses lampions, ses fêtes m’attiraient comme la flamme d’une bougie attire un papillon de nuit. J’enrageais intérieurement à la seule pensée de ne pas y puiser à pleines mains. De telles « privations » m‘étaient insupportables, rien que d’y penser. Eux, au contraire, n’avaient pas du tout l’air d’être privés de quoi que ce soit. Ils n’en avaient tout simplement pas besoin. Et c’était à cause de ça que je les détestais; à cause de cela aussi que, secrètement dans le fond de mon cœur, je les enviais. Eux, me disais-je, ont quelque chose que toi tu n’as pas.

Comme ce genre de vie m’était à la fois détestable et désirable, j’essayais de soulager ma conscience en me disant que ces gens-là  » grésillaient du trolley  » et qu’ils étaient atteints de déviation mystique. Je croyais ainsi classer la chose et lui mettre un point final. Ça ne devait être qu’un point… à la ligne!

Révolte

Le petit Rouquin que j’étais grandissait et ne pouvait rester plus longtemps sous la tutelle maternelle. Je devais avoir onze ou douze ans quand j’ai fait une mini fugue le temps d’une demi-journée. De retour à la maison pendant la nuit, j’ai déclaré tout de go que je n’irais plus au culte. Cela fit un tollé d’envergure à la maison. Il y eut des menaces, mais j’ai tenu ferme avec l’aide de mon père qui s’était mis de mon côté.

Ma mère, la mort dans l’âme, me vit prendre le chemin large qui conduit à la perdition

(Mat. 7.13-14). Quant à moi, mon opinion sur le chemin large était tout autre que celle de ma mère. C’était la seule voie qui pouvait me convenir et je n’allais pas m’en priver.
Un jour, je suis entré pour la première fois dans un cabaret et j’ai commandé un verre d’eau gazeuse que j’ai vidé bravement jusqu’au fond. Par la suite, bien que je ne sois jamais devenu un disciple du Capitaine Haddock, je me suis orienté vers des boissons moins inoffensives.

Le monde était à moi et moi au monde. Je courais les spectacles, je m’amusais comme un fou, et je rentrais à la maison le soir avec le cœur tout plein de vide. Quand les bruits et les lumières de la fête s’éteignaient, ma joie s’éteignait aussi et je me retrouvais tout seul avec moi-même.

Alors, la morsure du doute me faisait me poser des questions: Est-ce bien là le chemin du bonheur? Ça ne fait rien, me disais-je, la prochaine fois je mettrai les bouchées doubles et je serai heureux.

La Guerre

Je fais un petit retour en arrière, un flash-back comme on dit aujourd’hui, pour les besoins de la chronologie. La guerre arriva avec son inévitable cortège de misères, de souffrances et de privations. L’offensive allemande de mai 1940 me vit descendre dans le Midi avec des milliers d’autres réfugiés. Plus d’une fois, alors que les « pruneaux » tombaient, j’avais la chair de poule et la peur au ventre. Mais, le premier orage passé, je suis rentré dans le foyer que la guerre avait épargné et je me suis installé comme tant d’autres dans les privations des années d’occupation. Si je n’ai pas connu la disette, grâce à la débrouillardise de mes parents, j’ai vécu quand même des moments où la faim me tiraillait péniblement l’estomac. C’était l’époque où tout ce qu’on pouvait se mettre sous la dent était le bienvenu. Un jour j’ai mangé du chat. C’était un chat qui nous avait volé des côtelettes… Mais l’histoire serait trop longue à raconter. J’ai récupéré les côtelettes perdues en mangeant le chat.  » Œil pour œil « … côtelette pour côtelette! C’était, je vous l’assure, un fameux lapin que ce chat !
Quinze ans, c’est l’âge où les garçons grandissent vite. Je n’ai eu qu’un seul costume en quatre ans. Les manches du veston m’arrivaient entre le coude et le poignet. Les pantalons ne me descendaient à hauteur des chevilles que grâce à d’interminables bretelles. Mes souliers avaient été faits par mon père avec de la vieille garniture de fauteuil et des pneus d’automobile. Mais comme beaucoup étaient logés à la même enseigne, je m’en consolais comme je le pouvais en tournant la chose en rigolade.
La libération tant attendue ne m’apporta aucune libération intérieure. Ne trouvant pas d’autre débouché pour me sortir de moi-même, je m’enfermais dans une imagination débridée que je peuplais d’exploits qui, tous, se voulaient nobles et généreux. Je passais des heures à rêvasser de la sorte. C’étaient là les seuls moments où je tenais le beau rôle!

Bientôt j’ai senti que j’étouffais dans mon petit cercle. Il fallait donc l’agrandir en prenant le large et pour de bon.

A l’armée

A pas tout à fait dix-huit ans, je me suis engagé comme volontaire de guerre. Je ne veux pas vous épater, mais j’aime à ce qu’on sache que quelques jours à peine après mon entrée aux armées, l’Allemagne capitulait. Honni soit qui mal y pense!
C’était l’euphorie de la victoire, l’occupation de l’Allemagne, une discipline quasi nulle, une existence de prince, marquée cependant par quelques heurts mineurs avec mes supérieurs.
Mon sourire goguenard et mon air moqueur m’ont valu une série de mutations au sein de mon unité. On a cru sévir contre moi en m’envoyant dans une compagnie considérée comme disciplinaire à cause du vieux rat de caserne qu’était son commandant, et on n’est arrivé qu’à me faire la vie belle. J’ai goûté à divers postes: ordonnance d’officier (pas officier d’ordonnance!), employé de bureau, chauffeur de poids lourds et de blindés, candidat gradé. On a une fois encore pris contre moi une autre mesure, qu’on croyait disciplinaire, et on m’a envoyé à l’état-major de bataillon où j’ai vécu comme un coq en pâte et occupé un poste à faire baver d’envie tous les copains. Au volant d’un lourd véhicule j’ai fait des prouesses et commis des folies à faire pâlir un motocycliste pourtant réputé pour son audace. Que c’était grisant de faire monter les tours! Mais dans ces folles équipées, j’ai ressenti plusieurs fois des picotements courir le long de mon cuir chevelu. Sous ma rouge toison, des sueurs causées par la peur venaient parfois perler. C’est à cette époque aussi que mon caractère s’est affirmé et affiché, mais pas toujours sous ses plus beaux aspects. La révolte naturelle que je portais en moi grondait de plus en plus. J’en voulais aux autorités sans trop savoir pourquoi. Je ne pouvais pas voir un représentant de l’ordre sans sentir aussitôt mon cœur battre plus vite. Un jour de permission, je me suis pris de querelle avec des douaniers qui se sont fâchés à leur tour. J’en ai balancé un dans une véranda, détalé comme un lièvre et mis mes poursuivants dans le vent.
Je goûtais aussi à tous les plaisirs qui s’offraient à moi. Ce fut la période la plus insouciante de ma vie. Le soir, passant par-dessus toits, faîtes et poutrelles, au risque de me rompre le cou, je faisais le mur pour aller en catimini rejoindre les copains qui attendaient pour des virées qui toutes se voulaient épiques sans l’être jamais. J’étais fier de la honte que j’allais éprouver plus tard. Je m’étais lié d’amitié avec un gars bien bâti qui aimait chanter. Sur les hauteurs qui surplombent la rivière Weser, c’était une assez jolie région, cet ami, me montrant du doigt la rive opposée m’a dit: « Tu vois, ce coin-là? Quand je serai démobilisé, je viendrai y habiter! ».

L’homme propose et Dieu dispose. Quelques jours plus tard, rentré de permission au peloton état-major j’y trouvais une atmosphère lourde de tristesse.

– Que se passe-t-il? Vous faites tous des figures d’enterrement! ai-je dit.

– Bien sûr, m’a-t-on répondu, depuis l’accident de K…

– Quel accident?

– Comment, tu ne sais pas? Il s’est fait tuer par un camion à une entrée de l’autoroute. La roue lui a passé sur la tête. On a reconduit le corps aux parents… dans un camion… entre des tonneaux de bière… pour que le voyage serve quand même à quelque chose…
Un peu plus tard, je me suis retrouvé devant le lit vide de l’ami qui aimait chanter. Le casque de motocycliste était là, écrasé, taché de sang, la jugulaire arrachée. Devant cette mort brutale et inattendue, la panique intérieure m’a gagné. Cet accident aurait pu m’arriver, où serait maintenant mon âme? Je ne le savais que trop bien! Le peu que j’avais retenu des enseignements de la Bible me clamait que je serais irrémédiablement perdu, car rien dans ma vie n’aurait pu résister à l’épreuve de l’Eternité et du jugement qui, une fois de plus, s’étaient approchés de moi.

Alors là, dans cette chambre, j’ai pris une nouvelle fois de bonnes résolutions : j’allais essayer de vivre comme les chrétiens que j’avais connus. J’ai décidé de me refaire une conduite. Mais ça n’a pas tenu une semaine… La sarabande de mes péchés a repris de plus belle jusqu’au jour où mes supérieurs m’ont fait comprendre que mon séjour aux frais de la princesse était terminé et que je pouvais partir. C’est ainsi que j’ai été mis dehors de cet endroit où on vous met toujours dedans!

Idéal philosophique

Je suis revenu à la vie civile; j’ai changé d’habit, mais pas de vie. Je me suis une fois de plus retrouvé à la recherche d’un idéal valable qui m’échappait sans cesse. Ni les études, ni le travail, ni la littérature, ni les concerts, ni les sports, ni les plaisirs ne me procuraient la paix intérieure à laquelle j’aspirais pourtant de plus en plus. Les modèles à imiter ne manquaient cependant pas. J’ai appris par cœur de longues tirades dont je voulais imprégner ma vie. J’essayais de faire miennes les paroles de Cyrano:

…Et que faudrait-il faire?
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force?
Non, merci. Déjeuner chaque jour d’un crapaud?
Avoir un ventre usé par la marche? une peau
Qui plus vite à l’endroit des genoux devient sale?
Exécuter des tours de souplesse dorsale …
Non, merci, non, merci, non, merci! Mais… chanter
Rêver, rire, passer, être seul, être libre
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre
Mettre quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre ou faire un vers!
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage auquel on pense, dans la lune!
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire: mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles!
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d ‘être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul!
C’est ce qui s’appelle vouloir monter à la seule force des poignets. Et tout seul je ne suis pas monté bien haut, au contraire. Moralement la pente était savonneuse, et tous mes efforts n’arrivaient qu’à me faire descendre un peu plus bas.
Un jour, je déambulais avec mon ami Paul et on se payait une portion de vitrine. La semaine était finie, c’était le printemps.

– Dis donc, vieux, sais-tu ce qu’on est venu faire sur la terre?

– Ma foi non, répond l’autre.

– On s’encroûte pendant six jours; on les passe dans l’espoir du septième et quand enfin il arrive il nous encroûte plus à lui tout seul que les six autres ensemble.
-Et pourtant, nous en sommes aux plus belles années de notre vie; on a vingt ans, une bonne santé, pas de responsabilités, on sait s’amuser, on sait rire. Oui, mais même dans le rire, le cœur est parfois triste.

– Hé bien, si on n’est pas heureux maintenant, qu’est-ce qui va nous tomber dessus plus tard!

– Dis donc, lui ai-je tout à coup proposé, si on faisait une liste de ce qu’on aimerait avoir. D’accord?
– Allons-y!

Un quart d’heure après, ni l’un ni l’autre nous n’avions trouvé quelque chose de valable à mettre sur la liste. On avait de tout. Mais en tête de page on aurait volontiers écrit: « Véritable bonheur et paix du cœur ». Voilà ce qui me manquait le plus.

L’époque du carnaval approchait. Paul et moi, (souvenez-vous de Fil de Fer et de Boule de Gomme) nous avons décidé de nous amuser ce jour-là avec frénésie. On voulait tirer le fin du fin. Nous avons planifié cette journée avec minutie. Derrière les masques et dans les farandoles on s’est promis de s’en donner à cœur joie et de vivre une journée inoubliable. Jamais, en effet, on ne devait l’oublier. Elle fut pire que toutes les autres. Tout le monde riait, sauf nous! On se sentait seuls et perdus au milieu de cette foule en liesse. Pour ma part, je sentais confusément que dans ce monde qui me devenait de plus en plus étranger, je commençais à perdre les pédales. Quand enfin les lampions se sont éteints et que, sur le visage des gens, la joie fondait comme neige au soleil, un peu de lumière s’est glissée dans nos cœurs à tous les deux. Ce soir-là, nous avons analysé sérieusement notre entourage et en voyant ce monde, qui folâtrait encore tout à l’heure, s’en aller maintenant, l’œil si terne et l’oreille si basse, nous avons été pris d’un fou rire qui a duré des heures. La fête terminée, il n’y avait plus de plaisir, sinon pour nous… Etrange…!

Tâtonnements

Rien ne me satisfaisait plus vraiment ? Eh bien, je suis allé au cercle paroissial où l’on venait justement de m’inviter. On m’y a bien accueilli. Sur les murs du local on pouvait lire: « Ici, on joue et on prie ». En vérité, on jouait mais on ne priait pas. Le Vicaire qui dirigeait le mouvement était jeune et bourré de problèmes. Comment aurait-il pu me donner une solution que lui-même n’avait pas trouvée?

A la même époque je me suis mis à fréquenter à nouveau les protestants chez qui je m’étais bien juré de ne plus jamais remettre les pieds. J’assistais aux réunions (pas à toutes!) pour apaiser ma conscience. J’étais tiraillé, déchiré entre le monde et le Christ, et toujours c’était le monde qui l’emportait. Pendant mes insomnies, dans ces moments où l’éternité s’approchait si près de mes pensées, je me révoltais encore et j’accusais le père Adam.— C’est de sa faute à lui ! S’il n’avait pas fait des bêtises, je ne serais pas dans l’état où je suis et devant la nécessité de me convertir ou de péri !

Un verset de la Bible avait le don de m’irriter et de me mettre les nerfs à fleur de peau:  » Jeune homme, réjouis-toi dans ta jeunesse, marche dans les voies de ton cœur et selon les regards de tes yeux…  » — Mais c’est ce que je fais ! me disais-je — Misère ! Pourquoi le verset ne s’arrête-il pas là ? Pourquoi faut-il que la suite affirme: « …mais sache que pour toutes ces choses, Dieu t’appellera en jugement » (Ecc. 12.1-3).

Ce que je ne savais pas encore, c’est que derrière tout ce travail d’âme il y avait les prières inlassables de ma mère.

A cette époque je me suis mis un peu à la boisson; occasionnellement tout d’abord. Sans jamais être un boit sans soif, ni rouler dans le ruisseau, il m’est arrivé de rentrer ivre. Je dégringolais de plus en plus, sur une pente que j’essayais en vain de remonter. Des passions nouvelles s’ajoutaient aux anciennes et me liaient toujours plus. J’essayais de donner le change en fréquentant les cultes jusqu’au jour où la vérité m’a sauté aux yeux, terrible, implacable: « Si tu mourrais aujourd’hui, où passerais-tu l’éternité? »
Je me suis rendu compte que la religion n’avait rien fait pour moi ; elle ne m’avait rien apporté. J’étais resté le même homme, et sous le couvert de la religion je commettais des péchés plus grossiers qu’avant (Rom. 7.18-19). J’essayais bien de faire un beau geste de temps à autre, comme pour me prouver à moi-même que j’étais encore quelqu’un. Mais, derrière cette fanfaronnade, la faillite morale était totale. Je n’avais pas encore touché le fond, mais cela ne pouvait tarder.

J’ai alors tenté de prendre les chrétiens à partie ; je mettais leurs défauts sous la loupe et les grossissais à plaisir. Je blâmais leur étroitesse, je me moquais de leur peu d’envergure, de la pauvreté de leur prose et je me gargarisais de leur manque d’envol littéraire.
J’argumentais sur la religion. Je voulais en rabaisser les exigences, l’amoindrir à mes dimensions personnelles, afin qu’elle ne soit plus gênante. Mais toutes ces discussions n’arrangeaient rien à ma vie. Je restais sans force devant la tentation.

Le bout du rouleau

Un soir, je suis rentré à la maison dans un triste état. C’était un dimanche. L’après-midi s’était passé à jouer aux cartes dans un estaminet. La mort dans l’âme, je voyais les aiguilles courir sur le cadran et dépasser l’heure où, normalement, je me rendais à la « réunion ».
Toute la soirée s’était passée à la foire, au dancing et au cabaret. Je m’étais laissé entraîner à boire et j’étais descendu, malade de cœur, dans ces coins où les caïds du coin réglaient leurs comptes en jouant du couteau.

C’est aux petites heures que j’ai pris le chemin du retour tenant toute la largeur de la rue, titubant d’un trottoir à l’autre… Pourtant mes pensées, cette nuit-là, étaient d’une rare lucidité. J’éprouvais la nausée de moi-même. Je me suis pris en dégoût. Un animal, me disais-je, ne descendrait pas si bas. J’ai senti que j’avais trahi la dignité d’homme que j’avais reçue de Dieu. C’est cette nuit-là que j’ai touché le fond. Ce devait être aussi la dernière fois. J’ai désespéré de ne jamais pouvoir m’en sortir tout seul. J’ai su à cette heure-là qu’à moins d’une intervention de Dieu dans ma vie, tout était perdu pour moi.

A la suite de ces expériences, avec mon inséparable ami Paul, à qui j’avais glissé quelques mots sur l’évangile, on s’est retrouvé tous les deux le dimanche suivant sur les bancs d’une église évangélique de la grande ville la plus proche.
Mais avant d’y entrer, on était encore passé au bistrot, et on s’était fait un malin plaisir de raconter des balivernes au tenancier. Incorrigibles!

Alors que nous étions timidement assis sur le dernier banc, en attendant le début du culte, un jeune homme de notre âge a quitté sa place, nous a prié de nous avancer, s’offrant à nous tenir compagnie. Habitué à fréquenter des lieux où l’on ne s’occupe de personne, mon ami Paul, épaté, m’a dit: « Ces gens-là sont chics ! ».
Et ce jour-là, pour la première fois, on a écouté, avec l’intention de comprendre ce qui se disait.

Après la rencontre, un ancien de l’Eglise nous a invités à passer chez lui. Jamais, sans doute, cet homme ne fut bombardé d’autant de questions. A brûle-pourpoint, je me souviens lui avoir dit:

– Je constate que vous, les chrétiens, vous aimez Dieu; mais moi je ne l’aime pas, je n’éprouve rien pour Lui. Si donc il me faut l’aimer pour être sauvé, je ne le serai jamais.
Le vieil homme ne fut pas désarçonné par la question. Il ouvrit paisiblement sa Bible dans la première Epître de Jean et me mit un verset sous le nez qu’il me demanda de lire: « Ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est Dieu qui nous a aimés le premier et a envoyé son Fils » (1Jn. 4.10).

– Vous n’aimez pas Dieu, me dit-il, je le sais, mais Dieu vous aime!

J’ai reçu le choc en pleine poitrine. Jamais je n’avais vu la chose sous cet angle-là. C’était Dieu qui m’aimait, moi, un misérable transgresseur. J’ai commencé à voir que j’avais mis la charrue devant les bœufs. Ce qui comptait, ce n’était pas ce que moi, je pouvais faire pour Dieu, mais au contraire ce que Dieu avait fait pour moi. J’avais inversé les rôles. Voilà pourquoi mes efforts n’aboutissaient à rien. Mon salut, je l’avais ramené à moi-même. Jusque dans la recherche du salut, partout et toujours, ça avait été moi, moi, moi et rien que moi. Et voici que je découvrais maintenant que c’était Dieu et rien que Dieu.

Je suis parti ce soir-là avec cette pensée: « Eh bien, si c’est Dieu qui sauve, sauvé je serai ! ».

Dénouement

Au soir d’une belle journée de juin, je suis monté dans ma chambre en proie à un grand trouble intérieur. J’aurais voulu prier ce Dieu que je ne connaissais pas encore, que je redoutais et recherchais tout à la fois. J’aurais voulu ployer les genoux et prier, mais je ne l’avais jamais fait vraiment. Une bouffée d’orgueil m’empêchait de me courber. Je ne m’étais jamais courbé devant personne—du moins le croyais-je. C’est trop lâche, non! Je ne voulais pas être un hypocrite: demander le pardon aujourd’hui et recommencer demain la même vie de patachon, non! Je savais que je n’aurais pas la force de rompre avec un genre de vie que Dieu désapprouvait.

Très agité, je suis allé vers la fenêtre et j’ai regardé le ciel. Le soleil, tel une énorme boule rouge, se couchait à l’horizon. Je désirais prier, mais je ne le pouvais pas. Plusieurs fois j’ai fait le va et vient du lit à la fenêtre, en proie à un combat intérieur intense.

Et tout d’un coup, la crise a éclaté et s’est dénouée. Je suis tombé sur mes genoux, j’ai éclaté en sanglots et j’ai balbutié : « O Dieu, je suis perdu, sauve-moi! » Combien de temps suis-je resté là, prostré et prosterné? Je ne saurais le dire. Mais quand je me suis relevé, j’étais devenu un autre homme.

Ce jour-là et à cette heure, je suis mort à mon ancien genre de vie. Le jeune homme qui est redescendu de sa chambre, on n’allait plus le reconnaître, car j’étais devenu, selon ce que la Bible en dit:  » une nouvelle créature en Jésus-Christ; les choses anciennes étaient passées et toutes choses devenaient nouvelles  » (2 Cor. 5-17). En un instant, toute ma vie de péché, de révolte, de mondanité, s’est radicalement terminée. La transformation a été complète, jusqu’à mon vocabulaire qui s’en trouva modifié, épuré des propos malsains communément appelés gauloiseries. On ne m’a plus jamais revu dans aucun de ces lieux de plaisir et d’égarement.
Désormais, l’homme qui avait lutté contre le Christ allait vivre pour Lui. Et, O surprise, véritable cerise sur le gâteau, en même temps, presque le même jour mon ami Paul basculait lui aussi dans les bras du Seigneur. Notre conversion, non pas à une religion mais à Jésus-Christ, fut radicale tant pour l’un que pour l’autre et notre vie ne s’est pas arrêtée là. Au contraire, elle n’a fait que commencer. Un formidable champ d’action s’est ouvert devant nous. Nous en avions des choses à apprendre car nous ne connaissions rien ou si peu!

La Bible est devenue le Livre de ma vie; Jésus-Christ mon Sauveur et mon Seigneur. J’ai rencontré de l’opposition un peu partout. On m’a dit que mon expérience ne tiendrait pas, que ce n’était qu’une crise passagère. Eh bien, non, ça a tenu, cela fait plus de 50 ans que ça tient car c’est Jésus qui me tient dans sa main (Jean 10.28).
Les années ayant passé, je suis maintenant un retraité non pratiquant!

Je continue à servir le bon Maître qui m’a sauvé d’une si grande perdition par un si grand sacrifice.

Je suis engagé comme volontaire, mais dans une autre armée et pour un autre combat. Pour toute arme, j’ai la prière et la Parole de Dieu. Je m’en sers comme d’une épée que je lance dans les consciences, les compromis, les péchés et les traditions poussiéreuses. Et elle fait son travail. Je ne suis pas théoricien pour deux sous, je sais de quoi je parle car je parle d’expérience. Ma prédication, c’est du vécu. Ma seule éloquence c’est de croire chaque mot que je dis.

Et surtout, j’ai des certitudes à proclamer. Bible en main, j’affirme que l’on peut avoir l’assurance du salut, car je n’imagine pas que Dieu ait donné un Sauveur qui ne sauve pas ou qui ne sauverait qu’à demi. (1Jn 5.13).

Je parle d’un salut que le Christ fait tout entier, qu’il paie tout entier et qu’il donne tout entier. Je crois, avec tous les écrivains sacrés, que seules la repentance envers Dieu et la foi au sang de Jésus- Christ qui purifie de tout péché, peuvent tirer un homme de sa perdition. (Actes 20.21).

J’insiste beaucoup sur le fait que l’homme ayant été créé libre, doit choisir pour lui-même et faire de ce salut une affaire personnelle.

Je crois, et je le dis bien haut, que ce salut, bien qu’éternel, commence dès cette vie et implique un changement radical de conduite et de caractère. (Actes 26.20).
Avec ma Bible, je continue à parcourir les routes de France, de Belgique, de Romandie et, dans une moindre mesure, les pays francophones d’outremer. Ma parole est parfois hésitante et heurtée ; j’ai gardé l’oreille des jeunes parce que je veille à ce que mon vocabulaire ne soit pas rétro. Ma tignasse a viré de couleur, elle est moins flamboyante et moins fournie qu’autrefois. A l’exemple de l’apôtre Paul, je dis :  » Je sais qu’en moi il n’y a rien de bon « . Comme lui, ma vie, je la tire de mon Sauveur bien aimé. (Rom. 5.18 et Gal 2.20). Je crois que de tous les pécheurs je suis, avec saint Paul, le premier ex aequo. (1 Tim.1.15).

Si donc un jour je passe dans votre ville, vous me reconnaîtrez facilement à ma taille; je ne m’appelle pas Legrand pour rien! Venez me serrer la main. Je comprendrai vos luttes,

je suis passé par-là !

Fernand Legrand

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4 Réponses

  1. merci pour tout le récit de votre témoignage. Comme vous l’avez dit l’homme propose mais Dieu dispose. Sans Dieu nous sommes que des êtres errants de lieu en lieu cherchant la paix l’amour ect. .Dieu veux que tous parviennent à la connaissance de son Fils de sa mort expiatrice pour nous donner la vie , le pardon et son amour .
    Que Dieu vous bénisse.

  2. Merveilleux! et touchant témoignage…bien écrit dans les moindres détails jusqu’à emporter le lecteur afin de toucher sa vie…DIEU la connaissant l’amène à réfléchir sur ce qui a été la sienne pour l’emmener au but final le SALUT… entraînant dans notre course le conversion des autres…merci! frère… l’auteur, Grâce à notre Sauveur porte bien son nom. QDTBA jusqu’à son retour…. Amen!

  3. Beau témoignage. Si récalcitrant que tu sois quand Christ Jésus te prend, rien ne peut l’en empêcher. Notre Seigneur est un Dieu patient.

  4. Arnaud Sylvaine | Répondre

    Merci pour ce magnifique et édifiant témoignage. Nul ne sera jamais aussi patient que notre DIEU. Avant la naissance IL sait vers quel but IL dirigera notre vie, et lorsque l’on réalise son AMOUR et sa PUISSANCE, plus rien ne nous inquiète, car sa houlette et son bâton sont là.  » Sans ta lumière, SEIGNEUR, que serions nous dans ce monde… »
    Le monde a besoin d’hommes comme Fernand Legrand, pour sillonner ses routes et parler du salut. Merci, SEIGNEUR !

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